Presentation

LES MANUFACTURES SENEGALAISES DES ARTS DECORATIFS

L’EXPERTISE DANS LES METIERS D’ARTS AU SERVICE DU TALENT ARTISTIQUE

        Manufactures-senegalaises-des-arts-decoratifsNous devons les premiers éléments de l’histoire des Manufactures Sénégalaises des Arts Décoratifs (MSAD) au Président Léopold Sédar Senghor. Son texte mémorable « Pour une tapisserie sénégalaise» 1 , celui de son allocution inaugurale de la Manufacture Nationale de Tapisserie (MNT), évoque d’emblée l’appui exceptionnel de l’expertise française dans la réalisation de son projet culturel : « Il me plaît, également, de saluer la présence, parmi nous, de deux représentants, parmi les plus éminents, de cette tapisserie française qui a rénové la tapisserie contemporaine, en en faisant un des arts majeurs du XXe siècle : Monsieur Michel Tourlière, directeur de l’Atelier – Ecole nationale de tapisserie d’Aubusson, mais surtout peintre cartonnier, et Monsieur François Tabard, maître lissier, qui fut, avec le regretté Jean Lurçat, à la source, je dis : qui fut la source même de la rénovation que voilà ». Et le président Senghor de se souvenir : Leopol-sedar-senghor« « Il y a un absent, aujourd’hui, c’est Jean Lurçat. Il y a quelques années, à Cotonou, il m’encourageait à lancer, au Sénégal, une manufacture comme celle – ci. Il eût sans doute éprouvé, aujourd’hui, la joie de l’idée réalisée. Versons à sa mémoire une pensée pieuse » Or donc, c’est une grande idée à la fois opportune et généreuse, qui a impulsé l’entrée de l’art sénégalais dans la modernité, à travers la politique culturelle de l’Etat.

     En 1960, à l’Ecole des arts du Sénégal, deux filières se partageaient la formation des artistes peintres. La première, la Section des arts plastiques, était dirigée par Iba Ndiaye, le premier artiste d’art visuel contemporain sénégalais. La seconde, la Section de recherches plastiques nègres, était dirigée par l’artiste peintre Papa Ibra Tall. L’enseignement d’Iba Ndiaye proposait à ses élèves la découverte et la maîtrise des techniques artistiques universelles, mêmes celles que l’Afrique n’a pas inventées. De la peinture à l’huile à l’histoire de l’art, de jeunes Sénégalais seraient ainsi préparés à exprimer leur sensibilité d’Africains face au monde, sans complexe aucune. Parallèlement, la Section de Papa Ibra Tall basait son enseignement sur la connaissance des formes artistiques, signes et symboles de l’environnement d’origine. Puis, il fallait offrir aux jeunes talents sortis de cette école, des outils supplémentaires d’expressions dans les arts décoratifs avec l’appui des métiers d’arts. Ce sont entre autres techniques, la tapisserie, la mosaïque, la céramique, la teinture, la sérigraphie, la lithographie, la fonderie, etc. A partir des maquettes conçues par les artistes peintres et les sculpteurs, des techniciens spécialisés devaient intervenir dans la valorisation des projets artistiques. Dans le cas de la tapisserie, ce sont les peintres cartonniers, les liciers et les couseuses qui aideraient à la métamorphose de la maquette de l’artiste en une véritable œuvre d’art. En effet, le projet pictural du peintre ou celui du sculpteur devait pouvoir se développer sur d’autres supports des arts décoratifs, grâce aux ressources des métiers d’arts. Des tapisseries pour le mur et le mobilier ou des tapis pour le sol, à travers le tissage de la laine ou du coton. Des tissus d’habillement ou d’ameublement, grâce à la reproduction en sérigraphie et aux techniques de la teinture, dont le batik. Des fresques murales en mosaïque avec l’apport de la céramique pour les édifices publics et privés. Cette dernière technique, à base d’argile et d’émail, viendrait enrichir la poterie traditionnelle africaine, ce que la fonderie de bronze, d’argent ou d’or serait pour la sculpture, jusque dans sa dimension monumentale. Tous ces produits offriraient également l’avantage d’être édités en des exemplaires limités afin de sauvegarder le label « made in Sénégal ». Dès lors, au fil de la diversification de ces techniques de production, l’établissement serait installé sur la voie de l’industrialisation culturelle des arts visuels.

       pape_ibra_tall_msadC’est dans cet esprit qu’un premier atelier consacré à la tapisserie fut créé en 1964 et annexé à la Section de recherches plastiques nègres alors dirigée par Papa Ibra Tall. Puis, connaissant un certain développement, l’atelier de tapisserie de l’Ecole des Arts fut d’abord transféré en 1965 à Thiès, à 70 km au nord de Dakar, et ensuite érigé en 1966 (Cf. 66 – 124 du 19 février), en un service national dénommé Manufacture Nationale de Tapisserie (MNT). Le nouvel établissement allait hériter des locaux du camp Faidherbe, libérés par le Dixième Régiment d’Infanterie de l’Armée d’Outre – Mer (RIAOM) française. D’où le nom de « Quartier Dixième » donné à la zone d’implantation de la Manufacture.

       En réalité, il se profilait un ambitieux projet culturel du Président Léopold Sédar Senghor, qu’il a révélé publiquement dans son discours inaugural du 04 décembre 1966 à Thiès, à l’occasion de la visite officielle du Président Modibo Keïta de la République du Mali. C’est là que le Président Senghor lança sa fameuse formule : « un art nouveau pour une nation nouvelle ». En effet, selon lui, la nation sénégalaise, accédant à la souveraineté internationale, méritait aussi de se créer, grâce au talent de ses fils et de ses filles, un environnement artistique moderne, parce que symbiose d’un enracinement dans les valeurs nègres des terroirs et d’une ouverture aux apports fécondants des autres cultures. Etaient concernés les arts de la musique, de l’architecture, de la danse, du théâtre, etc. En outre, le Président Senghor précisa : «Il est question d’abord de compléter notre Ecole nationale des Arts en y ajoutant cette section décentralisée… En inaugurant cette manufacture nationale de tapisserie qui accueillera tous les riverains du fleuve Sénégal et même les artistes d’au – delà, nous ne faisons que revenir à l’Afrique – mère. Car, l’origine de la tapisserie se situe en Afrique, en Egypte, 3000 ans avant Jésus Christ. Nous en avons conservé le pagne polyvalent comme toute chose essentielle en Afrique. Le pagne, vêtement ou tenture, mais toujours parure !»

       Auparavant, en 1964, après la spécialisation de Papa Ibra Tall dans les ateliers d’Aubusson, ses premiers collaborateurs vont être envoyés à leur tour en France pour leur formation dans les techniques de la tapisserie. Les Manufactures de Tapisserie des Gobelins de Paris vont recevoir en formation quatre jeunes sortants de la Section de recherches plastiques nègre de l’Ecole des Arts. Il s’agit de Mamadou Wade, Mar Fall, Doudou Diagne et Alioune Badara Diakhaté. A leur retour, ils seront les premiers instructeurs liciers en charge de transmettre les techniques du tissage aux nouveaux pensionnaires du centre de formation et d’insertion de l’établissement. Ainsi commença une mission de recherche appliquée, jusqu’en 1971. Cette année – là, à l’occasion du conseil interministériel du 17 mai, fut adopté le principe d’une réforme des structures, la Manufacture nationale de Tapisserie ayant dépassé le stade d’expérimentation et atteint un niveau opérationnel. De nouvelles perspectives dégagèrent alors l’horizon de l’établissement, pour de nouvelles étapes, avec autant de défis exaltants à relever. Deux ans plus tard, intervint le vote de la loi nᵒ 73 – 61 du 19 décembre 1973 créant les Manufactures sénégalaises des Arts décoratifs (MSAD) avec un statut d’établissement public à caractère industriel et commercial. En plus de la tapisserie, de nouvelles manufactures abriteront les ateliers des autres métiers d’arts comme le tapis de sol, la céramique, la teinture, la sérigraphie, etc. Un but et des objectifs sont fixés à l’établissement. Dans son article 2, la loi 73 – 61 stipule : Les MSAD ont pour but :

  1. « L’expansion de l’art nègre en général, sénégalais en particulier,
  2. La promotion sociale de l’artiste africain en général et sénégalais en particulier. »

Tandis que l’article 3 de la même loi précise qu’ « entrent dans les attributions des MSAD, les activités suivantes :

  1. La production d’objets d’arts négociables, à partir de modèles inspirés de l’art nègre en général, sénégalais en particulier et par la mise en œuvre de techniques appropriées ;
  2. La diffusion et la commercialisation des objets d’arts de sa production ;
  3. La cession éventuelle à toute autre entreprise en vue de la meilleure exploitation des modèles de sa création.

          Conformément aux orientations de cette mission, bien des artistes sénégalais ont pu tisser leur toile à travers le monde. L’établissement multipliait ses initiatives, tantôt à partir de ses stratégies commerciales propres, tantôt en synergie avec d’autres démembrements du ministère en charge de la culture. Ainsi, de grandes expositions parfois itinérantes, sont organisées aussi bien au Sénégal, en Afrique, que dans le reste du monde. Les œuvres des artistes ont brillé de tous leurs éclats sur les cimaises des espaces les plus prestigieux. Musées, galeries, palais royaux et présidentiels, sièges d’organisations internationales, événements d’art contemporain, n’ont manqué d’intérêt pour l’art et les artistes sénégalais. Réciproquement, les noms des artistes promus ainsi que les thèmes qu’ils partagent largement à travers leurs œuvres, contribuent à leur tour à consolider la réputation internationale des tapisseries de Thiès. Si bien que sont définitivement écrites en lettres d’or sur les pages de l’histoire de la tapisserie sénégalaise des noms et des titres d’œuvres bien de chez – nous. Citons parmi les plus connus : Le grand Magal de Touba de Papa Ibra Tall. Don du Sénégal depuis 1970 et installée au siège de l’Organisation des Nations Unies, cette tapisserie de 400 cm x 600 cm, vient de faire l’objet d’une réédition en remplacement de la première. Le Président Macky Sall a procédé à son inauguration en 2015, à l’occasion de la réunion de l’Assemblée générale de l’Organisation.grand_magaal_touba

       Ainsi se succèdent au fil des ans, les épisodes de l’histoire des Manufactures Sénégalaises des Arts Décoratifs. Malgré les vicissitudes des contingences économiques nationales et internationales, se déroule patiemment mais obstinément, le projet du Président Léopold Sedar Senghor qui a fondé la vocation culturelle des MSAD. Chaque direction qui passe, avec l’appui constant de l’Etat, se fait fort d’ajouter une pierre à l’édifice, dont le socle est durablement pétri dans les valeurs de l’excellence et du dialogue des cultures. Aujourd’hui, l’établissement continue de porter la contribution des artistes d’arts visuels dont les maquettes, régulièrement, font l’objet de sélection. Les projets les plus pertinents sont choisis et des proposés au tissage. Feront le reste, le talent et la dextérité des techniciens des métiers d’arts. Par fidélité à l’histoire d’une idée dédiée à la culture comme symbiose de talent et de créativité, ils travaillent ensemble à sauvegarder le legs des anciens pour la réputation des MSAD. D’où les tapisseries de qualité et de beauté, qui trônent dans les lieux et dans les événements les plus prestigieux du monde. Elles y transmettent les valeurs avec lesquelles le Sénégal moderne tient à marquer sa présence au « Rendez – vous du Donner et du Recevoir, au banquet de l’Universel ».